Le carnet de bord de mes ateliers d'écriture à Shanghai, Pékin et Séoul





SHANGHAI

Samedi 16 février 2002, aéroport Roissy-Charles de Gaulle
Passé le contrôle douanier, j'erre parmi les duty free shops avant de m'asseoir dans une cafétéria. Zone de nulle part où je m'oublie dans un état semi-comateux entre deux mondes, entre deux temps. Les haut-parleurs diffusent un raï de Rachid Taha, le serveur se nomme Salim. Des Japonais vident de grands verre de bière en plastique, un sosie d'Hô Chi Minh est plongé dans un recueil de poèmes, une famille de Chinois boit de l'Ice Tea, une adolescente américaine se peint les ongles.

Au-dessus du comptoir, des photos publicitaires éclairées au néon : le Champ de Mars et la tour Eiffel, la baie de Manhattan vue du ferry de Staten Island. Les tours jumelles sont toujours debout entre deux mondes, entre deux temps. L'un des Japonais fait un faux mouvement en voulant allumer une cigarette. Son demi de bière s'envole, se répand sur le sol. Des dim sum connaîtront plus tard la même destinée...

Dans l'avion d'Air China, la quasi-totalité des passagers sont asiatiques et déchaussés. Des étudiants parlent français avec un accent parisien prononcé, leur discours s'émaille parfois d'un mot chinois. Puis, insensiblement, ces derniers prennent le pouvoir. Onze heures plus tard, plus aucune expression compréhensible par moi (teuma la meuf, trop top !) ne viendra parasiter leur conversation authentiquement shanghaïenne.


Dimanche 17 février, Aéroport de Shanghai-Pudong
Un taxi me conduit au Convention Hotel, sur Hong Qiao Lu. Je demande au chauffeur un reçu, fa piao. La petite imprimante reliée au compteur crépite.

Dans le hall m'attend Daniel, instituteur d'une classe mixte CE2-CM1. Le temps de déposer mes bagages, de faire un brin de toilette, et hop ! en route pour la ville ! Nous visitons le marché aux puces où je repère quelques possibles achats ultérieurs, nous rejoignons ensuite le Bund.

Cette célèbre avenue, bordée de buildings datant de l'époque des concessions, longe le fleuve Huangpu. Je suis enfin dans le décor de l'un de mes vieux scénarios de BD avortés, relatant la bataille de Shanghai qui opposa Chinois et Japonais en 1932 ! Les gratte-ciel début de siècle du Bund sont désormais surmontés de néons publicitaires nippons, pendant que de l'autre côté du fleuve se dressent les tours de Pudong, chefs d'oeuvre de gigantisme kitsch.






18-22 février, école française de Shanghai, 437 Jin Hui Lu
L'espace n'est pas seulement occupé par la France, puisque l'école allemande occupe les mêmes locaux. Mais les échanges avec l'outre-Rhin se résumeront à une paire de Guten Tag lâchés dans un couloir...

La classe de Daniel (CE2-CM1) dispose d'un synopsis tout juste ébauché, tandis que celui de la classe d'Isabelle (CE2) est plus étoffé. Qu'importe, la méthode de travail sera la même pour tout le monde, de Shanghai à Séoul en passant par Pékin :

- élaboration du synopsis en commun : on jette les idées qu'on note au tableau en se posant sans cesse les questions du Qui-Quoi-Où-Quand-Pourquoi ;
- construction du scénario en commun : de quel point de vue raconter l'histoire, comment créer le suspens, quelles informations garder dans sa manche, comment utiliser au mieux les caractéristiques de chacun des personnages, comment découper les chapitres, etc. ;
- choix du titre, en commun, de la nouvelle ;
- division de la classe par groupes de trois ou quatre élèves, chaque groupe écrivant un chapitre ;






- lecture publique de la première version des chapitres ; enfants, enseignant et moi-même critiquons, suggérons : il y a des répétitions, telle action décrite en une ligne mériterait un paragraphe, tel lieu nécessite une description pour le lecteur ne connaissant ni la ville ni le pays, tel détail demande à être croqué de manière dynamique pour ne pas donner l'impression de lire un guide touristique, la jointure entre les différents chapitres n'est pas parfaite, etc. ;
- réécriture des chapitres ;
- lecture publique de la deuxième version suivie de commentaires ;
- réécriture des chapitres ;
- lecture publique de la troisième version suivie de commentaires ;
- réécriture des chapitres ; chaque groupe choisit le titre de celui qu'il a écrit ;
- dernière lecture publique de l'histoire (qu'il faudra parfois finaliser après mon départ, grâce à un aller-retour de courriers électroniques).

La nouvelle des CE2-CM1 de Daniel s'appellera Panique à Shanghai, il y sera question d'un cadavre sur une voie ferrée, d'un panda et d'une boîte mystérieuse.

Celle des CE2 d'Isabelle sera baptisée (mais ce beau titre avait été choisi avant mon arrivée) L'Ombre du Dragon. Elle s'attaquera à la mère de Lucas, qui disparaîtra de son atelier de peinture.





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Ces ateliers d'écriture furent très intenses, comme le seront ceux de Pékin et de Séoul.

Courir sans cesse d'une classe à l'autre en veillant à ne pas mélanger des histoires aux héros identiques (si Lucas est dans le souterrain de la gare de Shanghai, comment peut-il entrer en même temps dans l'atelier de sa mère artiste peintre ? Et contre qui vient-il de mener un combat de taekwondo ? Qu'a-t-il fait de son téléphone portable ? Pourquoi la marionnette se retrouve-t-elle au zoo ? Où ai-je mis mon tube de vitamine C ?)

Se rendre sur les différents lieux de l'action afin d'en vérifier l'exacte topographie.

Surveiller la cohérence des récits tout en se gardant d'imposer des idées d'adulte. Parce que ces histoires sont, avant toute chose, celles des enfants. Avec leurs parts de naïveté et de lieux communs, de fraîcheur et d'invention.

De ces deux classes shanghaïennes, je me souviens des rires et de l'attention extrême de tous à chaque lecture de chapitre.
Je me souviens d'Issey et de Justin, qui me confièrent chacun une disquette de leurs textes personnels.
Je me souviens de WIlliam recopiant, avec une fidélité surprenante, le grand dessin que je fis de Lucas devant l'ombre du dragon.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais aussi bien dessiné quand j'avais huit ans.




Mon illustration originale pour le recueil

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Et puis, et puis, il y a une vie après la classe !

Je me souviens de ce chauffeur de taxi qui, à chaque feu rouge, saisissait d'une main deux pièces d'un yuan posées sur le tableau de bord et s'en servait pour s'épiler le menton sans cesser de fumer des Double Happiness Light.






Je me souviens d'Isabelle qui, à la sortie des jardins Yu Yuan, négocia pour moi l'achat d'un magnifique cerf-volant dragon que je payai dix fois moins cher que le prix affiché ! Il orne maintenant le plafond de la chambre de Mathieu, mon fils.
Je me souviens d'avoir acheté dans l'ancienne concession japonaise des marque-page peints à la main décorés de bambous et de crevettes.
Je me souviens du marché aux oiseaux et aux criquets.
Je me souviens des décorations du Nouvel An dans le vieux Shanghai, des chevaux en plastique gonflé, de ces délicieuses brochettes de pommes minuscules recouvertes de caramel.






Je me souviens du restaurant Nanxiang près du pont en zigzag, réputé pour ses dim sum. J'avais fait mon choix de vapeurs au comptoir et j'attendais, assis à une table proche. Quand la serveuse me tendit le panier posé sur une assiette, je me levai, saisis le plat, trébuchai, et c'est ainsi que la cargaison de raviolis fumants s'envola dans la salle. Tout le monde éclata de rire, on me demanda d'où je venais, de Paris-France, répondis-je. Aaah ! Paris ! Very very very romantic ! s'exclama une étudiante et dans ses yeux sous le pont Mirabeau coulait la Seine. Son ami m'offrit une cigarette, la serveuse me préparait une autre fournée de dim sum. Au moment où je la photographiai, un nuage de vapeur enveloppa son sourire.






Je me souviens du mot que la secrétaire de l'école a écrit en chinois, à l'intention de mon chauffeur de taxi : Merci de m'emmener à l'aéroport de Hong Qiao (vol domestique.
Je me souviens de la voix d'Emmanuel au restaurant vietnamien, et de son patron francophone.
Je me souviens d'Issey, de Laure, de William, de Constance, de Sébastien...
Je me souviens de Shanghai.

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PÉKIN

Samedi 23 février, aéroport de Pékin
Un peu à l'écart dans le hall des arrivées, Rachel, Jean-François et le chauffeur du lycée sont là, un panneau à la main, Lycée français de Pékin.

Un arrêt au Kunlun Hotel tout en marbre et en dorures, puis nous partons pour le quartier de Sanlitun où se trouve le lycée et la seule rue pékinoise dotée de bistrots. Rachel me confie son inquiétude devant un expresso : ses élèves de CM1 n'ont qu'une vague idée d'histoire et nous ne disposons que de trois jours d'atelier. Mais la suite prouvera que rien ou presque n'est impossible...

Nous rejoignons l'inévitable place Tian An Men qu'on croit connaître sans jamais l'avoir foulée, tant on l'a vue dans la presse ou à la télévision. Et revient l'image d'un char, qui ne s'était pas arrêté... Mais pour l'heure, l'endroit est peuplé d'amateurs de cerfs-volants ; un adolescent passe en rollers, de jeunes militaires sont plantés dans le vent.






Le soir, nous dînons d'un excellent canard laqué pékinois dans le hutong (quartier traditionnel) situé au sud-ouest de Tian An Men. L'épouse de Jean-François, chinoise, nous a rejoints. Elle est enceinte.


Dimanche 24 février
Jean-François m'emmène au marché aux puces. Il est tôt, l'endroit est vaste et battu par les vents. Chineurs professionnels ou presque, nous scrutons, fouillons, nous renseignons sur les prix (mon guide parle chinois). J'achète un recueil de dessins illustrant la vie d'une minorité ethnique du nord-ouest de la Chine.






Plus tard, nous nous attardons à l'étal d'un vendeur de statuettes en bois. Nous y reviendrons quatre fois, les négociations seront longues...

L'après-midi se passera dans la visite de temples.






25-27 février, Lycée français de Pékin, Sanlitun Dongsanjie 3 hao
Au travail ! Les séances s'alternent, sans relâche. Avec le CM1 de Rachel, l'histoire part sur un tableau acheté par la mère de Lucas dans une brocante lors des fêtes de Nouvel An. Il représente l'intérieur d'un restaurant, avec peut-être une statue de Bouddha aux yeux rouges. Derrière la peinture, entre le cadre et la toile, est dissimulée une lettre, une photo ou une clé. Ou les trois. On défriche des pistes, on s'égare, on revient en arrière, on étudie les possibilités de différentes péripéties, on vote.






Avec le CM1 de Jean-François, les idées sont plus nettes et une trame a déjà été réalisée : à l'issue d'un reportage à l'Opéra de Pékin, l'appareil photo de Lucas est volé dans d'étranges circonstances. Avant de passer à l'écriture, il faudra évaluer chacun des éléments de l'histoire, envisager ce qu'ils impliquent, etc.

Et toujours, toujours poser les questions du Qui-Quoi-Où-Quand-Pourquoi, avec une insistance particulière sur le Pourquoi.






Puis recommencera la chasse aux répétitions, aux actions trop brièvement décrites, aux lieux et personnages manquant d'épaisseur. Il faudra aussi susciter l'écriture de dialogues.

Le soir après la classe, transcription sur ordinateur des différents chapitres assortis des remarques faites lors de la lecture publique.

Finalement, les nouvelles seront à peu près bouclées dans les temps et donneront lieu à une lecture réunissant les deux classes. Elles s'intitulent le Bouddha aux yeux rouges et Qui est le Roi des Singes ?

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Du temps passé avec ces classes pékinoises, je me souviens surtout des derniers moments. Juste avant de partir, Ivana s'approche et m'offre une petite assiette décorée de hérons. Une autre enfant me glisse un bout de papier dans la main, sur lequel est écrit... mais chut ! c'est un secret.

Je me souviens aussi des échanges de cigarettes avec le vendeur de statuettes du marché aux puces.
Je me souviens d'autres statuettes, Bouddhas et Confucius polychromes emballés sous plastique.






Je me souviens de la fumée dégagée par la consomption de centaines de bâtons d'encens.
Je me souviens des films de Jacky Chan à la télévision le soir, dans ma chambre d'hôtel.
Je me souviens que Jean-François m'avait parlé du Roi des masques, un très beau film pour enfants de Wu Tian Ming que j'ai depuis acheté en cassette vidéo.




Consulter un dossier pédagogique
sur le Roi des masques


Je me souviens des vendeurs à la sauvette de DVD pirates.
Je me souviens de la librairie internationale, où l'on ne trouve pas plus de trois livres de poche français.
Je me souviens d'une petite fille tirant sur les fils invisibles de son cerf-volant dans la rougeur du couchant.






Je me souviens d'Héloïse Meyer et des chroniques radiophoniques de son père sur France Inter.
Je me souviens d'un petit bout de papier glissé dans la main.
Je me souviens de Pékin.

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SÉOUL

Mercredi 27 février, aéroport de Séoul-Incheon
Un taxi qui me conduit au lycée français, dans le quartier d'It'Aewon. Rencontre avec Guillaume, le chef d'établissement, qui m'emmène chez mon hôtesse, Isabelle. Il est tard, je m'effondre aussitôt après le repas.

28 février-4 mars, lycée français de Séoul, It'Aewon

Les deux classes qui doivent participer à l'atelier comptent chacune une trentaine d'élèves. Il faudra les diviser en deux groupes conduisant à l'écriture de quatre histoires. Aucune de ces classes n'a prévu de scénario, on commence au point zéro.

Le premier groupe des 6ème d'Isabelle a des comptes à régler : le point de départ qu'il me propose consiste en l'assassinat du proviseur par un élève ! Finalement, nous nous orienterons vers l'assassinat d'un professeur par le proviseur, perpétré dans la chambre froide des cuisines. Crime glacé sera le titre de cette nouvelle réfrigérante entièrement située à l'intérieur du lycée.






Le deuxième groupe travaillera, quant à lui, sur le vol du sabre de Gengis Khan. Meurtre, course poursuite à travers Séoul, Lucas traqué dans sa maison par l'assassin redoutable, ambiance hitchcockienne à laquelle il manquera juste le rideau de douche qui se déchire. Cache-cache kimchi se résoudra grâce au plat national coréen qui n'est pas le chien, mais le kimchi (feuilles de chou marinées dans le piment).

Les deux groupes des CM1 d'Olga utiliseront, eux aussi, leur connaissance de Séoul et de la culture coréenne.

Dans la nuit de Pusan, il sera question d'un vol de céladon (un vase de couleur vert pâle), commis à la galerie Ho-Am. Lucas mènera l'enquête qui le conduira sur la piste d'un épouvantable nippon et le point d'orgue sera nocturne, dans le port de Pusan.






Avec les traces rouges de Namdaemun, nous découvrirons le gigantesque marché de Namdaemun et un cadavre derrière le comptoir d'une boutique spécialisée dans la vente d'insam (appellation coréenne du ginseng). Qui a tué le vendeur d'insam ?




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De cette semaine coréenne, je me souviens de Byung-Yea qui m'offrit un éventail décoré par ses soins, un carnet et un stylo indispensables.
Je me souviens du recueil de dessins réalisé par les élèves d'Olga et de mon portrait effroyablement réaliste.




Dessin d'Ana



Je me souviens de Chloé, Sophie, Thomas, Selin, Kelly, et David, de Sabine et de son courrier électronique.
Je me souviens de la nourriture, pimentée au delà du supportable.
Je me souviens de cet homme gravant - à l'aide d'un ordinateur ! - mon nom en coréen sur un sceau de bois.






Je me souviens d'avoir vu en librairie une traduction coréenne du Dernier des Géants de François Place et l'intégrale d'Albert Camus.
Je me souviens de cette jeune femme qui, me voyant plongé dans le plan de métro, crut que je m'étais égaré et me conduisit sur le bon quai. Elle parlait anglais avec un fort accent américain.
Je me souviens des poteaux électriques et d'un panneau routier rédigé en français, assorti d'une amusante coquille !


  



Je me souviens de l'invitation à dîner lancée par une femme d'affaires coréenne propriétaire de plusieurs restaurants, qui se faisait une fête de rencontrer un écrivain français. Elle n'est jamais venue, a oublié de s'excuser...
Je me souviens d'une soirée dans une gargotte du quartier d'Insa-Dong où l'on sert du poisson frit accompagné d'un alcool de riz blanchâtre pétillant comme du cidre, servi dans une bassine.
Je me souviens d'une vendeuse de bonsaï en anorak orange, assise sur le trottoir.






Je me souviens de ce bar à l'ambiance jazzy rétro et de ce cadre éméché qui disait avoir occupé un poste important chez Bic.
Je me souviens d'une discussion avec des élèves de 4ème et 3ème sur le métier d'écrivain, et de cette jeune fille qui m'offrit une plaquette de textes à la manière de Francis Ponge.
Je me souviens des tableaux de Yoon Mi-Young à la galerie Sang et des fabuleux beignets dégustés juste après dans la rue piétonne.
Je me souviens de Séoul.


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