Analyse iconographique
Ce livre raconte l'histoire d'une enfant qui marche sur les lignes du trottoir, en faisant bien attention de ne pas les rater. Parce que sinon c'est la chute dans un gouffre, au fond duquel est tapi un monstre affamé.
L'album commence par une illustration de couverture nous montrant une ville avec une ligne jaune et une enfant marchant dessus. Cette image fait ouvertement référence à Paul Klee.
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Maisons et soleil rappellent en effet le Ballon rouge,

pendant que la petite fille en forme de pictogramme lumineux de passage pour piétons a quelque ressemblance avec les Danses sous l'emprise de la peur :

La page de garde rouge du livre précise cette intention dans la dédicace apportée par l'auteur : Pour Rémi Smits, cette PolKa.
PolKa, Paul K., Paul Klee…
Plus loin, l'illustrateur (c'est-à-dire moi qui cause ici) a lui aussi revendiqué cet hommage de manière cryptée. On y reviendra.
La première double page nous propose le jeu et ses règles. Si la partie la plus à gauche de l''image est la continuation colorée de la précédente, la suite nous entraîne dans une ville où les lignes bleue, jaune et rouge (les trois couleurs primaires) font penser à Mondrian. La ligne jaune descend, puis grimpe au sommet de la page de droite.

Dans la deuxième double page, le danger se précise : rater la ligne signifie la mort, représentée par un monstre à tête de chat ou de diable.
La ligne jaune débute tout en haut à gauche, elle est dans la continuation de la page précédente. C'est ainsi que le lecteur pourra la suivre du doigt d'une page à l'autre, sans qu'il n'y ait jamais de rupture.

Le monstre est une citation, probablement la plus explicite, d'une oeuvre très célèbre de Paul Klee : Senecio.

Dans son jeu, la petite fille perd parfois l'équilibre. Les lignes le suggèrent. La rouge évoque la chute fatale, la jaune signifie cette perte d'équilibre puis le rétablissement.

Plus loin, elle prend de l'assurance, se met à courir sur des lignes de piste de course à pied. Verte, elle trottine. Orange, elle accélère. Rouge, elle file telle une fusée.
Vert, orange, rouge. La petite fille, en forme de pictogramme lumineux à l'attention des piétons qui veulent traverser, prend les couleurs à rebours.
La vitesse qu'elle acquiert est également suggérée par le défilement de la ligne de maisons à l'horizon.

Elle court maintenant dans la ville, par-dessus les toits.

Là encore, référence au maître, à sa Nuit bleue et à son Jardin oriental :


La petite fille a cessé sa course, elle marche sur un pont au-dessous duquel court une rivière poissonneuse. Mais parmi les poissons, en bas à droite, veille le monstre…

Des poissons et des flots, issus du Poisson d'or :

Elle dessine des pays imaginaires ainsi qu'une clé, coincée entre masque et sapins. C'est ici que l'illustrateur adresse sa révérence à Klee, Paul.

Ces dessins agencés de manière circulaire font écho au calendrier aztèque :

Puis la ligne devient horizon, le soleil se couche et son reflet est une reprise du monde tracé à la craie verte dans la double page précédente. Le soleil, la Terre. Plus loin, les mots qui accompagnent la petite fille la précèdent et entrent dans la maison.

Le soleil est emprunté au Prince noir, tandis que les maisons ressemblent à d'innombrables maisons de Klee, telles celles de Tempelviertel von Pert.


Sa promenade se poursuit sur d'autres lignes…

… d'autres carrés que Klee a appelés Anciens sons :

Quand elle prend une forme discontinue, cette ligne de vie en hésitation devient signe de cardiogramme. La vie, la mort, et les trois fondamentales sans lesquelles aucune couleur n'existe : bleu, jaune, rouge.

De nouveau continue, la ligne prend ensuite la forme d'une empreinte digitale ou trace les années de vie d'un arbre. Mais attention : en son centre veille, encore et toujours, le monstre diabolique.
Jusqu'au moment où…

La typographie de la page de gauche, qui n'a jamais cessé de suivre la petite fille dans son périple, devient chute de feuille morte.
On la voit à droite qui tombe dans le vide en devenant orange et la ligne jaune, la ligne de vie, s'effiloche derrière elle. Jaune, orange, feuille morte avalée par l'obscurité, par le néant, mais pas par un monstre.
Elle ne voit même pas d'yeux là-dedans (même pas Dieu là-dedans) et son rêve de chute, son rêve de mort, s'en va rejoindre l'ordinaire, celui des rêves qu'on a tous faits.

Le sommeil et la nuit mordent un peu sur la page de droite mais pas de doute, la petite fille redevenue verte s'est réveillée. Est-elle déçue ? Même pas ! Son attitude sautillante, souriante, nous rappelle que tout ceci n'est qu'un jeu, le jeu de la vie, de la mort, des peurs qu'on se fait pour s'assurer qu'on est bien là sur cette terre, bien vivant.

Marcher sur les lignes, ne pas rater la ligne sous peine de tomber dans le néant, est un jeu solitaire ayant le diable comme adversaire et la mort pour complice.
Jouer à la marelle est un jeu de groupe dans lequel, partant de la terre, il faut éviter de marcher sur les lignes si l'on veut monter au ciel.
De la terre à l'enfer ou de la terre au paradis, deux jeux de mort, deux jeux de vie.

Pour cette dernière double page, Paul Klee cède la place à son ami Vassili Kandinsky, avec Ciel bleu et Composition X :


L'album se referme sur la quatrième de couverture, qui nous montre un écheveau de pensées confuses au-dessus de la tête de la petite fille. Puis, de cette confusion naît une ligne, jaune. Elle court vers la droite, rejoint la première de couverture, et l'histoire recommence…

La petite fille qui marchait sur les lignes,
écrit par Christine Beigel et illustré par Alain Korkos.
Publié aux Éditions Møtus.
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